Une rencontre avec Maître Jean-Pierre Osenat – Les Amis du Château de Fontainebleau

Une rencontre avec Maître Jean-Pierre Osenat

Collection Jean Louis Noisiez : l’Empereur à Fontainebleau

Hôtel d’Albe à Fontainebleau 8 décembre 2023

Entretien réalisé par Bianca Paillard, des Jeunes Amis du château de Fontainebleau

Le 8 décembre 2023, j’ai eu l’honneur de m’entretenir avec Maître Jean-Pierre Osenat, fondateur et commissaire-priseur de la maison de ventes aux enchères Osenat. Maître Osenat avait fait parler de lui le 19 novembre dernier après la retentissante vente d’une partie de la collection de Jean Louis Noisiez, consacrée au Premier Empire et à Napoléon Ier. Fondateur du Groupe Services France, Jean Louis Noisiez a été, jusqu’à son décès le 1er novembre 2022, un collectionneur et passionné de l’Histoire de France, notamment du célèbre empereur. L’événement a été marqué par la vente historique du bicorne de l’empereur, adjugé à 1,932 million d’euros. Un record ! C’est donc une grande occasion pour discuter avec Maître Osenat de ses impressions suite à cette vente historique, son point de vue sur Napoléon Ier, Napoléon III et le Château de Fontainebleau, « la vraie demeure des rois, la maison des siècles ».

Bianca Paillard : Bonjour Maître. Je tiens à vous remercier de m’accorder de votre temps pour cette interview. Cette dernière paraîtra sur le site internet et les réseaux sociaux de l’association des Amis du Château de Fontainebleau, dont les bureaux se situent à côté de l’hôtel d’Albe, où nous sommes actuellement. J’ai envie de dire que nous sommes voisins et que nous nous rejoignons beaucoup au sujet de la préservation du patrimoine historique, ici bellifontain, de la découverte de ses richesses artistiques et culturelles et de son exposition au reste du monde. En terme de richesses culturelles, une vente comme celle de la collection de Jean Louis Noisiez est un événement dans le domaine de l’histoire et de l’art. Le 19 novembre dernier, vous avez dirigé la vente de la collection Premier Empire qui présentait 135 lots datant du Directoire à la fin de la période des Cent Jours, dont le fameux bicorne qui a déchainée les chroniques. Quels ont été vos sentiments vis-à-vis de l’expertise et de la vente ?

Maître Jean-Pierre Osenat : Premièrement une grande fierté que ma maison ait été choisie pour une collection comme celle-ci. La vente était une sélection de 135 numéros sur plus de 1000 objets qui ont été collectionnés par Jean-Louis Noisiez. C’était son jardin secret et sa passion. Ces objets étaient stockés dans le sous-sol de sa maison, une espèce de bunker où personne ne descendait, ni ses enfants, ni sa femme, ni ses amis. Il accumulait dans cet espace des objets acquis dans des salles de vente et chez des marchands du monde entier. Dès qu’il y avait une œuvre exceptionnelle, on l’appelait, comme le prince Napoléon Victor Bonaparte (petit-fils de Jérôme Bonaparte et de Catherine de Wurtemberg) qui achetait en Belgique des œuvres liées à l’épopée napoléonienne. Nous avons eu la chance de mettre aux enchères cette collection de Jean-Louis Noisiez. C’était une demande de ce dernier afin que ces objets soient revendus à des passionnés, qu’ils rejoignent d’autres collections du monde entier. Ces œuvres deviennent des ambassadeurs de la France et représentent l’image de la France d’avant, la France que l’on aime et que l’on respecte. On a sélectionné 150 lots, et dans ces lots il y avait ce chapeau que Napoléon avait acquis au Temple du Goût, un magasin au Palais Royal. Pendant sa vie, il en achetait un tous les trois mois, ce qui explique pourquoi il s’est retrouvé avec 120 bicornes, qui restaient de simples chapeaux noirs. Il le portait au travers donc tout le monde le remarquait. Napoléon était un grand communiquant. Mais ce chapeau est le symbole de cette épopée de quinze ans qui a marqué le monde entier. La preuve, le retentissement de cette vente ! On en parle en Colombie, il y a eu une demi-page dans The New York Times. Ce n’est pas un phénomène franco-français. La vente de ce bicorne est un événement médiatique considérable. Sur les 120 chapeaux, il y en a vingt considérés comme authentiques, dont quinze sont dans des musées notamment le musée Napoléon Ier du Château de Fontainebleau avec la redingote de l’empereur. Il en reste donc quelques-uns dans les collections privées. Ce bicorne a été l’image de la vente. Evidemment, en tant que commissaire-priseur, on a toujours peur. On remet notre vie en jeu à chaque vente. Nous ne pouvons pas dire que c’est gagné. Au bout de deux heures ou trois heures de vente, nous ne pouvons pas certifier que quelqu’un va acheter. Ce chapeau est parti comme le symbole de l’histoire napoléonienne. Edmond Rostand (créateur de Cyrano de Bergerac, de Chantecler et du drame L’Aiglon) avait écrit une chose sur le chapeau de Napoléon. Il disait :

« Grand coquillage noir que les vagues rapportent,

Et dans lequel l’oreille écoute, en s’approchant

Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant ! »

 

(Edmond Rostand, L’Aiglon, Acte III, scène III, Monologue de Metternich ou Tirade du Bicorne, 1900.)

C’est ça le symbole de Napoléon. Il a la symbolique de cet entrainement. Il a entrainé un peuple derrière lui pendant quinze ans. C’est extraordinaire. Il a changé le monde en quinze ans, et nous savons pourquoi. Il est arrivé sur un champ de ruines ; la France n’existait plus pendant la Révolution française, notamment son administration. Il a réussi à faire passer ses réformes et à faire aboutir ses projets. C’est plus difficile aujourd’hui.

B.P : Certains lots présentaient des objets ayant appartenu à l’empereur, notamment un mouchoir avec ses initiales, des cheveux, une chemise portée à Sainte-Hélène, des gants, une étoile de la Légion d’honneur et, bien-sûr, le fameux bicorne. Ces œuvres révèlent de l’intimité de Napoléon Ier et de ses derniers jours. Qu’est-ce qui explique, selon vous, cette fascination pour les objets personnels des personnages historiques, dont ici Napoléon ?

M.O : Il n’y a pas beaucoup de personnages historiques dont on a envie d’acquérir des souvenirs personnels. On a envie de se rapprocher de l’homme ou de la femme que l’on admire, soit en achetant un objet qui lui a appartenu ou, encore mieux, on achète une lettre. D’où le succès de toutes ces lettres qui, pour certaines, dévoilent l’écriture du personnage. On se rapproche de l’homme, dont ici Napoléon. Ensuite qu’est-ce qui peut motiver l’acquisition d’objets personnels, notamment la chemise qu’il portait à Sainte-Hélène ? Parce que nous nous rapprochons de lui, nous arrivons presque à le toucher et Sainte-Hélène est la raison pour laquelle nous vendons des œuvres aussi chères. Sans cela, il n’y aurait pas de passion napoléonienne ou de haine, car nous pouvons aimer et ne pas aimer. Nous le respectons et il n’y a pas de passion pour Napoléon sans Sainte-Hélène. Il a eu la gloire la plus grande, le sacre, les puissances des pays annexés et il est redescendu et est arrivé sur cette île perdue au beau milieu de l’Océan Atlantique. Il y a vécu l’aboutissement de sa vie. Il a atteint le sommet et est tombé au plus bas. C’est très important dans la légende napoléonienne.

B.P : Un autre exemple, Le Mémorial de Sainte-Hélène qu’il a fait dicter à Emmanuel de Las Cases pour soigner sa légende, au crépuscule de sa vie, pendant qu’il était entouré par les Anglais à une période où les ennemis de la France saluaient la stature et la ténacité de l’ancien empereur.

M.O : En effet, il voulait écrire sa propre histoire. Peut- être pour donner une image de sa vie telle qu’il la voyait et rétablir quelques vérités. C’est une relation amour- haine. Quand on voit les caricatures de Napoléon en Angleterre dans les années 1815-1820, c’est terrible. On le présente comme un ogre. Je me souviens avoir vendu un livre de caricatures anglaises il y a quelques années et c’était hallucinant. Mais beaucoup d’Anglais étaient fascinés par lui. Lorsque Napoléon a quitté la France en 1815, le navire s’est arrêté sur les côtes anglaises et ce sont des milliers de gens qui sont montés sur des petits bateaux pour le voir. Il y a une fascination dont on ne comprend rien. Voyez, vous m’offrez un livre, Napoléon Inconnu (de Jean-Dominique Poli), je suis sûr que je vais découvrir plein de choses incroyables. C’est d’une richesse. Je dirais que toute la suite, la lignée, tout ce qui concerne ses soldats, ses maréchaux, qui étaient des gens du peuple, ont eu une vie très étonnante. Quand on lit l’histoire d’un maréchal ou d’un soldat de l’Empire, on se demande comment il a réussi à faire autant de choses en une seule vie. C’est incroyable

B.P : Mais revenons à la vente historique que vous avez vécue. Vous êtes commissaire-priseur, êtes-vous préparé à ce que de tels objets franchissent le pas de porte de votre maison ?

M.O : Nous avons une vente après-demain (vente du dimanche 10 décembre L’EMPIRE À FONTAINEBLEAU) avec des objets incroyables autour de Napoléon Ier, mais aussi de Napoléon III. Les collectionneurs sont nombreux dans le monde entier et notre maison s’est fait connaître. La Maison Osenat est devenue une marque, dont à l’étranger, et les collectionneurs des œuvres du Premier Empire s’adressent à nous. Dans cette vente de l’Empire à Fontainebleau, il y a encore 300 lots de la collection Jean-Louis Noisiez. Nous avons encore des choses exceptionnelles à présenter lors des prochaines ventes en février-mars notamment le bâton de maréchal du maréchal Ney. Nous avons dispersé toute cette collection dans nos différentes salles de ventes : tout ce qui concerne Napoléon Ier est présenté à Fontainebleau, ce qui concerne les manuscrits et les autographes sont destinés à notre salle de vente parisienne Avenue Breteuil et les objets qui concernent la royauté sont présentés à Versailles.

B.P : La vente L’Empereur à Fontainebleau s’est déroulée à l’Hôtel d’Albe, où nous sommes actuellement, en face du château de Fontainebleau. Lorsque la collection de Jean Louis Noisiez s’est présentée à vous, exposer et proposer à la vente la collection dédiée au Premier Empire à Fontainebleau était-il une évidence ?

M.O : Je préfère Fontainebleau avant tout et, auparavant, le monde venait à Fontainebleau pour la Renaissance, François Ier et le Primatice. Ce n’était pas un palais impérial. L’intérêt napoléonien au Château de Fontainebleau est venu plus tard. J’ai toujours eu l’idée de faire des ventes sur Napoléon. Mais j’étais parti du mauvais pied. A chaque fois que j’avais une commode en acajou avec des bronzes dorés, je la mettais dans une vente etc. Et un jour, je lis un article dans Le Figaro sur un collectionneur. Ma femme m’encourage à le contacter. J’en parle à Jean- Christophe Châtaignier (Directeur Général des Souvenirs Historiques chez Maison Osenat) qui venait d’arriver. Cela s’est passé il y a une vingtaine d’années. Jean-Christophe Châtaignier rencontre ce collectionneur qui se trouve être Pierre-Jean Chalençon. Il devait avoir 25 ans et était déjà passionné par Napoléon Ier. Il encourage les ventes à Fontainebleau et me parle d’une croisière pour aller à Sainte-Hélène. Il y avait déjà eu une vente sur le paquebot France pour aller sur l’île. Je contacte les organisateurs de la traversée et m’aperçois que les espaces communs sont assez petits et que la solution est de proposer des objets exposés en vitrine. Je suis parti dans une communication pour rechercher des objets, des manuscrits, des médailles, des livres et des armes. Malheureusement, la croisière a été annulée, faute de participants. J’ai donc proposé à ceux qui m’ont donné les œuvres, de les exposer et de les vendre à Fontainebleau. Malgré certaines réticences, cette vente a été un immense succès. J’ai effectué de nombreuses ventes autour de Napoléon, notamment les décors et les costumes de la série Napoléon avec Christian Clavier et Isabella Rossellini. Cela a commencé avec une à deux ventes par an et nous sommes à quatre à cinq ventes par an. C’est une très belle histoire. Je reste très modeste au sujet des connaissances napoléoniennes. Il y a des personnes passionnées qui connaissent par cœur chaque détail, chaque campagne, chaque bataille, d’autres se spécialisent dans l’histoire des maréchaux, celle de la famille Bonaparte. Ils sont très compétents donc je cherche à rester à ma place.

B.P : J’ai constaté qu’il avait des ventes mettant à l’honneur Napoléon Ier mais aussi Napoléon III, le deuxième et dernier empereur de l’Histoire de France. Fontainebleau est la continuité de Napoléon Ier, est-ce que cela l’est tout autant pour son neveu ?

M.O : Napoléon III est totalement exclu de l’Histoire de France. Il a été associé à la défaite de Sedan. Cette fin de Napoléon III l’a complétement occulté. Et puis, le souvenir de Napoléon II et de Napoléon III est revenu. J’ai assuré en 2016 la vente de la collection de Christopher Forbes (vice-président de la société d’édition Forbes) qui présentait des souvenirs de Napoléon III. Cette collection, que nous avons ramenée de New York, était immense et avait été présentée à l’Opéra Garnier, monument du style Napoléon III. La vente Forbes a été un déclencheur pour des collectionneurs qui s’intéressent de plus en plus au Second Empire et à Napoléon III. Il nous reste une importante collection Napoléon III. Mais c’est vrai que Napoléon Ier fait de l’ombre à son neveu et il n’y a pas de doute que c’est une erreur. En effet, il a enrichi notre pays, il reste énormément d’éléments de son règne et il a aussi pacifié, malgré que cela se soit terminé par cette défaite qui est un enchaînement d’événements. Il est certain que la présence de Napoléon III à Fontainebleau était très importante. Il venait avec plusieurs centaines de personnes et y restait un certain nombre de temps avant de partir pour Biarritz. Chaque année, la ville de Fontainebleau vivait au rythme de la présence de l’empereur Napoléon III. Je penses aux petits bateaux sur l’Etang aux Carpes qui sont présents encore aujourd’hui.

B.P : Je vous remercie, Maître, pour cet entretien. Vous avez merveilleusement bien parlé de Jean-Louis Noisiez ainsi que de sa collection dans un cadre aussi symbolique que celui de l’Hôtel d’Albe, à deux pas du Château de Fontainebleau.

M.O : J’aimerais d’ailleurs préciser que Jean-Louis Noisiez était un être extrêmement généreux puisqu’une partie de sa fortune a été consacrée à la création d’un hôpital pour enfants. Une partie de cette vente va développer et faire fonctionner cet établissement, l’Institut du cœur Jean-Louis Noisiez, qui verra le jour en 2027 et intégrera l’Institut Arnault TZANCK de Saint- Laurent du Var.

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mis en ligne le 28 février 2024