Oriane Beaufils, conservateur du patrimoine : retour sur 8 années passées au château. – Les Amis du Château de Fontainebleau

Oriane Beaufils, conservateur du patrimoine : retour sur 8 années passées au château.

Dans cet interview exclusive pour les Amis du Château, Oriane Beaufils, conservateur du patrimoine, en charge des peintures et spécialiste de la Renaissance, nous livre ses réflexions après 8 années passées au château, avec la fougue et l’enthousiasme que nous lui connaissons !

 

Amis du Château de Fontainebleau : Oriane Beaufils, bonjour. Vous êtes conservateur au château de Fontainebleau que vous allez quitter très bientôt.  Voudriez-vous évoquer pour nos lecteurs les meilleurs souvenirs de ces années passées?

Oriane Beaufils : Je suis arrivée au château en 2016 : c’était mon premier poste à la sortie de l’Institut national du Patrimoine. Après avoir passé plusieurs années chez Christie’s, c’était un très gros changement de vie que d’entrer dans le service public, j’ai eu beaucoup de chance d’être affectée au château de Fontainebleau. Le coup de foudre avec le lieu a été immédiat.  Je me souviens encore du jour de mon entretien et de mes premiers jours au château.

J’ai été très honorée de pouvoir apprendre aux côtés de personnes de qualité comme Vincent Droguet, Vincent Cochet, Sarah Paronetto ou encore David Guillet, ce sont des personnalités qui m’ont construite et qui ont fait le conservateur que je suis aujourd’hui. Le château est un lieu auquel on s’attache, qui retient. Il y a une force historique qui vous attire à lui de manière extrêmement puissante et pour lequel il y a tant à faire qu’on a l’impression qu’on pourrait y passer toute sa vie !

ACF : Quelle était la première réalisation qui a marqué votre arrivée au château ?

OB : Ce fut l’exposition Louis-Philippe, dont j’ai assuré le commissariat avec Vincent Cochet. C’était un peu une surprise. Je venais davantage au château de Fontainebleau pour Rosso, Primatice, bref, pour la Renaissance. Alors une exposition consacrée à Louis-Philippe…. En fait, ce fut une expérience formidable, car j’ai appris à regarder les décors du château non pas avec l’œil de la seizièmiste mais en cherchant et en étudiant ce qui datait des travaux de Louis-Philippe. Qui dit première exposition dit aussi premières erreurs et apprentissage de l’œil. C’était assez drôle car à chaque fois que j’accrochais quelque chose, ou que je disposais des porcelaines, il changeait tout. Il y a un goût Louis-Philippe et un goût de conservateur et j’ai aussi appris à Fontainebleau bien des choses sur l’art de la table. Cette exposition reste un excellent souvenir pour moi !

ACF : Et vous êtes ainsi devenue une spécialiste de Louis-Philippe !….

OB : Non pas du tout ! Mais j’ai été très touchée de voir l’attachement que le dernier roi des Français a porté à Fontainebleau. Les archives montrent les sommes colossales qu’il a dépensées pour la restauration du château de Fontainebleau. On s’attache également à l’homme. Dépouiller sa correspondance, c’est aussi entrer dans son intimité, ses liens familiaux avec son épouse, la reine Marie-Amélie et sa sœur, Madame Adélaïde et le plaisir qu’il avait à venir séjourner à Fontainebleau.

ACF : …Et j’imagine que la phase suivante vous a ramenée à la Renaissance ?

OB : Ah ! La Renaissance, j’étais venue pour ça. Le château de Fontainebleau conserve les plus beaux décors de la Renaissance en France, ce sont presque les seuls. Ils sont représentatifs d’un moment de l’histoire de l’art absolument unique : une sorte de fusion de tous les arts des années 1530-1550.  L’originalité des sujets, l’audace des mise en page, la palette colorée, tout fait de ces décors un ensemble unique, qui a fait école, au sens propre du terme puisque l’on parle d’  « école de Fontainebleau ». Mon but premier était de changer quelque peu le regard sur ces décors. En effet, ils ont été maintes fois transformés, restaurés, au point que beaucoup de spécialistes ont pu dire qu’il ne restait plus rien des idées de Rosso et Primatice dans la galerie François Ier ou à la porte Dorée. Force est de constater que, lorsque l’on peut les voir de près, cela implique de mettre en œuvre une véritable réflexion sur l’entretien, la restauration et l’étude de ces décors qui prend la suite des grands travaux initiés dans les années 1960 grâce à la « loi Malraux ».

ACF : Comment expliquez-vous ce relatif désintérêt des historiens de l’art pour cette partie essentielle du patrimoine Renaissance qu’est la galerie François 1er ?

OB : On ne peut pas vraiment parler de désintérêt, la galerie François 1er a toujours fasciné et elle fascine toujours. Mais il faut bien dire qu’elle est difficilement accessible.

 

 Les restaurations successives font que la galerie se présente dans un état bouleversé, chaotique. Et physiquement, on ne la regarde que d’en bas, en contrejour. Le visiteur est à la merci des lumières du soleil capricieux de la Seine et Marne.

 

 

C’est difficile de bien la percevoir : j’ai passé une bonne partie du second confinement en 2020 sur des échafaudages dans la galerie. Ma perception a complètement changé. On voit le décor de manière complètement différente : quand vous avez l’œil collé dessus, l’authentique et le non authentique, l’ancien et le nouveau ne sont plus comme une sorte de magma informe, vous voyez des choses, vous sentez Rosso Fiorentino, sans doute davantage dans certains stucs et même dans la peinture, il y a des endroits où l’on sent véritablement l’esprit, pas forcément la main, mais l’esprit très profond et  très fort du maître. L’enjeu m’est apparu immense : étudier, restaurer, transmettre, bref toutes les missions du conservateur du patrimoine pouvaient presque se rassembler dans la galerie.

C’était une expérience exceptionnelle et je me suis dit qu’il falllait vraiment qu’on lance une campagne pour apporter un nouveau regard sur les décors de Fontainebleau. Et c’est là que je me suis inscrite en thèse sur la galerie François 1er ! La genèse du décor, sa matérialité, sa postérité, le cheminement artistique qui mène à une telle exubérance d’ornements.

ACF : Quel est l’attrait du public pour ce patrimoine de la Renaissance ?

OB : Je pense que l’entrée dans la galerie François 1er dans la salle de bal suscite toujours un effet d’émerveillement, toujours ! Je marche dans ce château depuis 8 ans, je vois toujours des  visiteurs prenant cette même photo, porte entrouverte,  à l’entrée de la galerie François 1er , à l’entrée de la salle de bal. Ce sont des lieux spectaculaires. Et c’est précisément ce que voulait François 1er, impressionner, resplendir pour dominer, dominer Charles Quint, Henri VIII, dominer l’Europe et dominer les arts.

Le public est sensible à ces arguments politiques mais aussi à l’excellence technique de la Renaissance. Le succès  des expositions Rosso Fiorentino et François Ier en 2013 et L’art de la fête à la cour des Valois en 2022 en témoigne.

ACF : un mot sur la salle de bal : elle a été terminée par Henri II ?

OB : La salle de bal a été initiée par François 1er, c’est son dernier projet mais c’est Henri II qui le mène à bien. On ne sait pas dans quelle mesure Henri II a transformé le projet de François Ier.

 Henri II en a fait le premier lieu de fête, physique, permanent de la cour de France. Ce n’est pas un détail de l’histoire  : en Italie, à Rome, Florence, il y avait des salles pour réunir la cour et faire la fête. En France, on plante le chapiteau dans les cours des châteaux, on fait intervenir tapissiers, menuisiers, dessinateurs, peintres pour créer des décors éphémères. La salle de bal matérialise dans la pierre ces idées et fait de la fête un espace permanent.

ACF : La fête nous ramène à cette magnifique exposition de 2022….

OB : L’exposition de la fête à l’époque des Valois est l’un des premiers projets que j’ai eu en tête quand je suis arrivée à Fontainebleau. Il a eu une existence tourmentée mais c’est normal, le temps des Valois est un temps tourmenté ! L’exposition a subi les tourments de la dynastie à laquelle elle rendait hommage, et a finalement eu lieu au printemps 2022 au château de Fontainebleau, et c’était vraiment un rêve. Faire venir du Palazzo Pitti la « Tenture des Valois », commandée par Catherine de Médicis pour immortaliser les fêtes de sa cour à Fontainebleau était un vrai défi.

Et nous l’avons relevé. Il y avait aussi un peu l’idée, comme François 1er lorsqu’il fait construire la galerie, d’éblouir avec cette exposition, de montrer à quel point l’art de la fête est un art de l’émerveillement, de l’éblouissement, et de le montrer au public. Fontainebleau est le lieu absolu de la fête au 16e siècle, c’est le château préféré de François 1er . Androuet du Cerceau le dit dans ses « plus excellents bâtiments de France » : « tout ce que le roi avait de bon  et de beau c’était pour Fontainebleau ».

ACF : et puis il y a la réfection de la Porte dorée…

OB : C’est un projet très ambitieux de restaurer la Porte Dorée : c’est l’entrée royale du château, c’est un symbole extrêmement  important, et j’ai assez vite compris que, comme au temps de Louis-Philippe, l’enjeu de restaurer les peintures murales était de taille ! Il y a très peu de peintures murales de la Renaissance conservées en France, celles de la Porte Dorée étaient quand même très endommagées et avaient subi plusieurs restaurations. Donc l’enjeu était important. Réussir cette restauration allait ouvrir la voie à restaurer tous les décors de la Renaissance. J’ai toujours su qu’on pouvait le faire !

Nous avons commencé par mettre su pied un comité scientifique très riche, international, qui nous a suivis pendant toute la restauration de la Porte Dorée. Nous avons également fait appel à de nombreux spécialistes italiens de la peinture murale. Nous n’avions pas le droit à l’erreur. Le chantier était complexe.

 

Certains produits de restauration se sont montrés plus coriaces que prévus. Grâce aux compétences de Patrick Ponsot, notre architecte en chef des monuments historiques et du groupement de restauratrices conduit par Alice Desprat et Emilie Checrou, nous sommes arrivés à un résultat qui pourra je l’espère convaincre tout le monde.

Je n’imaginais pas moi-même que la restauration apporterait autant de lumière, que l’on retrouverait autant du décor du 16e siècle : c’est une excellente surprise et ça montre aussi que lorsque l’on travaille vraiment en équipe avec un objectif vraiment ambitieux et bien on y arrive ! Les grands succès sont toujours collectifs.  Ce chantier montre également le dynamisme de l’établissement capable de présenter presque chaque année un nouvel espace restauré, de rendre au public encore un peu plus de son histoire :  en 2022 c’était l’escalier en fer à cheval là, c’est la Porte Dorée, il y a eu le théâtre impérial y a eu le boudoir turc, il y a eu le cabinet de travail de Napoléon III, c’est comme si le château s’agrandissait un peu plus chaque année.

ACF : Oriane Beaufils, à l’issue de ces 8 années et avant de partir quel serait votre ultime souhait pour Fontainebleau ?

OB : J’en ai beaucoup des souhaits pour Fontainebleau ! Il faut terminer la restauration des cartons de Jean-Baptiste Oudry pour les Chasses de Louis XV. Là encore il s’agit d’un immense chef d’œuvre de l’histoire de la peinture. Le grand peintre animalier a consacré quinze ans de sa vie à ce projet. La restauration des quatre premiers cartons sera achevée à l’automne prochain, le public pourra les admirer lors de l’exposition Peintre de Courre, qui sera ma dernière à Fontainebleau et dont j’ai l’honneur d’assurer le commissariat une fois encore avec Vincent Cochet.  

J’ai bien sûr le souhait plus égoïste que la galerie François 1er soit l’objet de tous les soins, c’est notre trésor, tous les palais du monde nous envient d’avoir un décor de ce type et ce depuis le 16e siècle : un ambassadeur a même perdu sa charge au service d’Henri VIII pour avoir trop loué la beauté des décors de Fontainebleau !

Que l’on prenne soin de ces décors, que l’on prenne soin de ce château, que l’on continue à le faire connaître à le faire aimer à le faire vivre !

Mais je n’ai pas de doute sur le fait que les équipes sauront le mettre en valeur comme il se doit !

ACF : Merci beaucoup Oriane pour ces confidences. Il faut vous souhaiter le meilleur dans votre prochaine vie, peut-être sera-t-elle placée sous le sceau de la Renaissance ?

OB : Elle le sera sans doute un peu moins au quotidien mais je n’abandonne pas Fontainebleau pour autant et Rosso accompagnera encore bien des soirées d’études.

Suggestions de lecture :

Le Livre du courtisan par Baldassare Castiglione

Le livre de l’exposition « L’art de la fête au temps des Valois, en vente à la boutique du château.

Interview réalisée en janvier 2024

Crédit photos : Chateau de Fontainebleau et Fondation du patrimoine. Vidéos par scribeaccroupi.fr

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mis en ligne le 5 février 2024