Sombres jours de février 1941

19 février

« Le commandant de la Kreiskommandantur m’a fait demander ce matin à
9 heures. Il m’a demandé de me renseigner sur les dommages du fait de guerre ou d’occupation qu’avaient pu subir les collections… »

 Depuis le 15 juin 1940, Albert Bray, l’architecte en chef Conservateur du Palais de Fontainebleau (qui y fut en poste de 1922 à 1954) tient quasi quotidiennement une relation aussi objective que possible de son action pour que soit préservé le château réquisitionné par l’armée occupante. Indépendantes des rapports d’activités transmis à l’administration, ces méticuleuses notations transcrites à l’encre noire sur trois minces cahiers de grand format, au long de ces quatre années d’occupation, racontent d’abord les mesures d’évacuation et de protection autour des œuvres d’art et des principales pièces du chateau, accompagnées de quelques photos témoins prises par Albert Bray lui-même.  Et s’ensuit, au long des mois, le récit des prises d’armes, réceptions, banquets, concerts et parades aux flambeaux que la Kommandantur ne cesse d’organiser avec ostentation, et se devine, au travers des phrases laconiques, la perpétuelle hantise du conservateur autour d’un possible incendie. De temps à autre dans le récit, affleurent des allusions, matérielles, comme l’installation de l’aile Louis XV en bureaux, ou dramatiques, comme la destruction de la synagogue  par grenades et feu. Peu de dégâts, rien d’irréparable, le château, finalement, a été préservé de tout saccage, et il est vraisemblable de penser que des ordres aient été donnés dans ce sens par le Comte Franz Wolgff Metternich, grand francophile, membre de l’état-major du service de Protection des œuvres d’art auprès du haut commandement de l’armée allemande.

Et puis les jours passent, l’indicible tristesse de ce qu’est devenu le château, malgré la formule « sans incident », embrume les pages de ces cahiers de notes remplis de la fine écriture d’Albert Bray qui se révèle comme un magnifique témoignage de dignité silencieuse et tenace dans l’adversité.

Le cahier se clôt le 23 aout 1944 dans une émotion contenue :

A midi arrivent par la rue de France les premières voitures américaines ;
Je fais hisser le drapeau national sur le pavillon du Fer à cheval et pavoiser la fenêtre centrale.

 

Au cours de l’automne 2011, des rencontres amicales avec la famille d’Albert Bray ont permis que « le Journal de l’occupation », jusqu’alors pieusement conservé dans les papiers familiaux, soit confié pour publication aux Amis du Château. Un travail d’équipe coordonné par l’historien d’art Bertrand Jestaz aboutit à la parution de ce remarquable document qu’on peut se procurer au prix de 12 € à la librairie du château ou au Pavillon des Vitriers, siège de l’association.

Hélène Verlet.